Quelle voie pour l’Islam de France

1 – Introduction

Le débat sur la compatibilité entre l’Islam et la République est un débat récurrent ; personnellement, je pense que le Coran et les Hadiths, dans leur état actuel, étant à la fois la base d’une religion et un « code juridique », la cohabitation serait de toute évidence difficile !

Sur un plan parallèle, peut-on imaginer qu’un jour, Islam et chrétienté se rapprochent et trouvent, sinon un terrain d’entente, du moins les moyens de vivre côte à côte en harmonie ?

Tel est l’objet de mon discours d’aujourd’hui. Je vais l’aborder de façon très pragmatique, laissant de côté les aspects spirituels, non que ces derniers soient mineurs, mais parce qu’ils sont trop ancrés dans la culture des uns et des autres, pour pouvoir être débattus sereinement.

2 – La situation actuelle de l’Islam

L’Islam est basé sur le Coran, livre censé être dicté par Dieu lui même et transcrit par le prophète Mahomet.

Les Tafsirs en explicitent les passages les plus obscurs, tandis que les Hadiths rassemblent les témoignages sur la vie du prophète.

Sur un autre plan, l’Islam a pour objet de créer l’Ouma, la communauté des croyants, dont je veux bien croire qu’y vivre est très agréable pour une grande majorité des musulmans sans problème.

3 – Quelle sont les raisons de douter de l’Islam ?

Je pense que les deux grands ennemis de l’Islam sont, le Coran lui-même et Internet.

  • Le Coran : parce que sa lecture est ardue ; que ses incohérences sont décelables à la simple lecture ; qu’il est difficile de penser qu’Allah lui-même ait pu dicter un tel ouvrage.
  • Internet : parce que de nombreux conférenciers sur YouTube ou ailleurs, mettent en lumière à l’envi les incohérences du Coran, et qu’elles vont finir par avoir un retentissement.

Les éléments ci-dessus peuvent ébranler la foi des croyants ; ceux-ci deviennent alors sensibles aux discours des autres religions : Certains découvriront concrètement l’Amour de Dieu, et se convertiront au catholicisme, aux groupes évangélistes ou à d’autres mouvements d’Eglise ; d’autres deviendront des chrétiens cachés pour ne pas rompre avec leur famille et leurs amis.

4 – Que disent les études historiques sur l’Islam ?

4.1) Le judaïsme au temps de Jésus

Au temps de Jésus, la communauté juive était loin d’être homogène. Plusieurs courants religieux coexistaient au sein du judaïsme.

Parmi eux figuraient notamment les Sadducéens, étroitement liés à l’aristocratie sacerdotale et au Temple de Jérusalem, ainsi que les Pharisiens, qui accordaient une grande importance à l’interprétation de la loi et dont la tradition contribuera ultérieurement à la formation du judaïsme rabbinique.

Le Temple occupait une place centrale dans la religion juive, tandis que les synagogues constituaient des lieux de prière, d’enseignement et de lecture des Écritures.

Il existait donc, dès cette époque, une grande diversité de sensibilités religieuses, dont certaines donneront naissance, au cours des siècles suivants, au judaïsme rabbinique, au christianisme et à différents courants judéo-chrétiens … et peut-être, nous allons le voir, à l’Islam lui-même.

4.2) Après la destruction du Temple

La destruction du Temple de Jérusalem par les Romains en l’an 70 constitue un bouleversement majeur pour le judaïsme.

Le christianisme, qui était lui-même issu du judaïsme, se développa progressivement en affirmant que jésus était le Messie et Dieu lui même ; qu’il était possible de prier partout ; que le foi était ouverte à tous, y compris aux non-juifs.

Parallèlement, d’autres groupes qui ne reconnaissaient en Jésus qu’un simple prophète ou un messie sans lui attribuer une nature divine, continuèrent à exister. Parmi eux figuraient différents courants que les sources ultérieures désigneront notamment sous les noms de Nazoréens ou d’Ébionites.

Il faut cependant éviter d’imaginer une séparation nette et immédiate entre « juifs », « chrétiens » et « judéo-chrétiens » : durant plusieurs siècles, ces différentes traditions ont continué à se côtoyer, à se combattre et parfois à s’influencer.

4.3) Les courants judéo-chrétiens et l’Arabie

Certains de ces courants judéo-chrétiens ont probablement été présents, directement ou indirectement, dans les régions proches de l’Arabie ; de même, les caravanes arabes sont montées très au nord, jusqu’à la Syrie.

Il est donc probable que certaines traditions judéo-chrétiennes aient contribué à la diffusion, en Arabie, d’une conception du Dieu unique ainsi que de traditions relatives à Jésus, à Abraham, à Moïse et aux prophètes bibliques.

Il n’est donc pas étonnant que le Coran présente de nombreux rapprochements avec les traditions juives et chrétiennes antérieures. On y retrouve notamment des personnages bibliques tels qu’Adam, Noé, Abraham, Moïse, Marie et Jésus, ainsi que des thèmes et des récits qui ont des parallèles dans la littérature juive et chrétienne de l’Antiquité tardive.

Une hypothèse forte consiste à voir dans certains courants judéo-chrétiens l’une des sources importantes de l’environnement religieux ayant contribué à la naissance de l’islam. Ceci reste en débat, mais il est en revanche difficile de nier que le Coran s’inscrit dans un univers religieux profondément marqué par les traditions bibliques et chrétiennes.

4.4) Jérusalem et La Mecque

Une autre question importante concerne la place respective de Jérusalem et de La Mecque dans les débuts de l’islam.

La tradition islamique fait de La Mecque le lieu central de la nouvelle religion et de la Kaaba son sanctuaire principal. Mais, elle rapporte également que la première direction de la prière a été Jérusalem avant d’être ensuite orientée vers La Mecque.

Toutefois, certains chercheurs, dont Patricia Crone, contestent certains éléments de ce récit, notamment à cause de l’importance économique et religieuse de La Mecque avant l’islam ; la Mecque étant au cœur d’une région aride, dans une cuvette loin du passage des caravanes, pratiquement absente dans les manuscrits de l’époque, les chercheurs en déduisent que La Mecque aurait été désignée relativement tardivement comme de haut lieu de l’Islam, sans que cette ville ait eu dans la réalité, la moindre importance historique.

Si l’on rapproche les différents éléments précédents, une hypothèse peut alors être envisagée.

  • Les premiers siècles de notre ère ont vu circuler, au Proche-Orient et en Arabie, des traditions juives, chrétiennes et judéo-chrétiennes accordant une place considérable à Jérusalem, au Temple et à l’attente d’une intervention prochaine de Dieu dans l’histoire. Or le Coran lui-même apparaît dans cet environnement religieux et reprend un grand nombre de thèmes et de personnages issus de ces traditions.
  • Il apparaît qu’une partie du mouvement religieux à l’origine de l’islam ait initialement accordé à Jérusalem une importance particulière, puis c’est centré autour de La Mecque.
  • Cette évolution aurait alors eu une double fonction : inscrire le nouveau mouvement dans la continuité des traditions d’Abraham, de Moïse et de Jésus, tout en lui donnant un centre sacré propre et une identité religieuse et politique distincte.

4.5) Les indices matériels : Jérusalem et Dôme du Rocher

En 691-692, le calife omeyyade `Abd al-Malik fait construire le Dôme du Rocher sur l’esplanade du Temple de Jérusalem. Le monument a donc été édifié à peine quelques décennies après les débuts de l’islam. Son inscription monumentale, datée de 72 de l’Hégire (691-692), constitue l’un des témoignages islamiques les plus anciens dont la datation soit solidement établie. Elle contient notamment un important message théologique consacré à Dieu et à Jésus.

Ce message affirme notamment l’unicité de Dieu et présente Jésus comme le Messie, tout en rejetant explicitement certaines conceptions chrétiennes de la nature divine du Christ. Le monument apparaît ainsi comme une affirmation de la nouvelle religion dans un espace où les traditions juives et chrétiennes étaient particulièrement fortes.

Nous sommes donc face à un phénomène remarquable : l’islam des premières décennies ne se construit pas en dehors de l’histoire religieuse de Jérusalem. Il se définit au contraire, au moins en partie, en dialogue et en confrontation avec les traditions juives et chrétiennes dont Jérusalem constitue le principal symbole.

4.6) Les premiers manuscrits coraniques : ce que les documents permettent réellement d’établir

Un premier document particulièrement important est le manuscrit de Birmingham. Il contient des fragments des sourates 18, 19 et 20, écrits dans une graphie hijazie ancienne. Le parchemin a fait l’objet d’une datation au carbone 14 par l’université d’Oxford, qui donne une fourchette de 568 à 645 de notre ère. Il s’agit donc bien d’un document extrêmement ancien, contemporain, au moins pour le parchemin, de la période traditionnellement associée à Mahomet et aux premiers califes. L’analyse paléographique de ce document conduit à considérer le manuscrit comme un témoin du milieu du VIIeme siècle.

Un autre document est encore plus intéressant pour notre propos : le palimpseste de Ṣanʿāʾ. Découvert en 1972 dans la Grande Mosquée de Ṣanʿāʾ, au Yémen, il contient deux couches de texte coranique : une écriture plus ancienne a été effacée puis remplacée par une seconde. L’université de Hambourg estime que le manuscrit pourrait avoir été produit quelques décennies seulement après la mort traditionnelle de Mahomet, et le considère comme l’un des témoins les plus anciens de l’histoire textuelle du Coran.

Ce document est particulièrement intéressant parce qu’il montre que l’histoire du texte coranique n’est pas nécessairement celle d’un texte écrit une seule fois et immédiatement fixé sous sa forme définitive. Il existe des indices permettant d’étudier une évolution de l’écriture, de l’orthographe et, dans certains cas, de la transmission du texte au cours du VIIe siècle.

Un troisième témoignage particulièrement important est fourni par les inscriptions monumentales du Dôme du Rocher, construit à Jérusalem sous le calife omeyyade `Abd al-Malik et achevé en 691-692. Le monument comporte une longue inscription contenant des passages coraniques ou très proches du texte coranique. Les inscriptions constituent ainsi l’un des plus anciens témoignages datés de l’utilisation publique d’un langage coranique dans l’espace islamique.

Ces éléments permettent de dire que le Coran a commencé à être rédigé dans la première moitié du VIIeme siècle ; qu’il n’a pas été écrit en une seule fois ; qu’il a été stabilisé dans la seconde moitié du VIIeme siècle.

4.7) Ce que disent les sources non musulmanes du VIIeme siècle

Parmi les plus anciens témoignages figure la Doctrina Iacobi, un texte chrétien généralement daté des années 630. Il mentionne l’apparition, parmi les « Saracènes », d’un prophète qui annonce des événements à venir. Il s’agit de l’un des premiers témoignages extérieurs associés à l’apparition de Mahomet et du nouveau mouvement arabe.

Une autre source syriaque, traditionnellement associée à Thomas le Presbytre, rapporte également une bataille livrée en Palestine en 634 par les Arabes associés à Mahomet. Le texte est particulièrement précieux parce qu’il est extrêmement proche chronologiquement des événements qu’il rapporte.

Au milieu du VIIeme siècle apparaît ensuite la Chronique arménienne attribuée à Sébéos. Rédigée dans les années 660, elle constitue l’un des témoignages non arabes les plus substantiels sur les débuts du mouvement. Elle présente Mahomet comme un dirigeant des Arabes et établit un lien entre celui-ci, les descendants d’Abraham et les populations juives.

Il est donc raisonnablement attesté que Mahomet a existé au début du VIIeme siècle.

4.8) Que s’est-il passé après ?

Mahomet meurt à Médine en 632 ; Abu Bakr (632-634), son compagnon et beau-père, devient calife suivi par Umar (634–644).

Puis Uthman (644–656) devient calife à son tour ; La tradition musulmane lui attribue la mise en forme et la diffusion d’un texte coranique standardisé, afin d’éviter des divergences de récitation (et peut-être plus !). Il aurait fait établir une version de référence puis envoyé des exemplaires dans différentes villes de l’empire.

Après quelques épisodes importants, marqués par l’extension extraordinaire de l’influence arabe, Abd al-Malik (685–705) devient Calife à son tour. Son règne correspond à une véritable consolidation de l’État omeyyade ; c’est lui qui érige le Dôme du Rocher à Jérusalem (691–692), qui arabise l’administration, qui diffuse des monnaies portant explicitement le nom de Mahomet et des formules coraniques.

Autrement dit, entre 632 et 705, nous sommes passés d’un mouvement dirigé par Mahomet à un immense empire doté d’une identité religieuse, administrative et politique beaucoup plus structurée.

4.9) Comment le Coran a-t’il évolué après la mort de Mahomet ?

Comme chacun sait, les sourates du Coran sont à classer en deux familles :

Les sourates mecquoises sont :

  • plus courtes ;
  • fortement rythmiques ;
  • centrées sur Dieu, la création, le Jugement dernier, le paradis et l’enfer ;
  • très centrées sur les prophètes et les récits exemplaires ;
  • adressées à une population que le prédicateur cherche à convaincre.

Les sourates médinoises abordent :

  • des règles juridiques ;
  • des prescriptions alimentaires et familiales ;
  • des questions de guerre et de paix ;
  • l’organisation de la communauté ;
  • des rapports avec les juifs et les chrétiens ;
  • des questions concernant l’autorité de Mahomet et de la communauté.

De plus les sourates mécquoises et médinoises se différencient par un style, un vocabulaire et une structure très différenciées.

Enfin, certaines sourates se contredisent, ce qui serait plus qu’étonnant dans un texte dicté du début à la fin par Allah lui-même.

Ces différences suggèrent à l’évidence que les sourates mecquoises ont un objectif spirituel, tandis que les sourates médinoises ont pour objectif d’organiser la vie dans un empire ; de là à penser que les sourates ont été dictées, les unes par Allah, les autres par un calife (Uthman ?), il n’y a qu’un pas, que je franchis allégrement …

Ceci permet de dire que le Coran a été complété lors de la croissance de l’empire.

4.10) En conclusion

Un homme nommé Mahomet, chef de guerre reconnu, a bien existé autour des années 620-630.

Il vivait dans un monde où les traditions juives et chrétiennes étaient très présentes.

Les première sourates du Coran étaient teintées de traditions juives et chrétiennes.

Le Coran n’a pas été écrit en une seule fois ; il a évolué après Mahomet, probablement sous l’influence des premiers califes.

5 – Chrétienté et Islam sont-ils si différents ?

Si tout ce qui précède est juste, alors je crois que l’on peut résumer les fois respectives des chrétiens et des musulmans de la façon suivante :

  • Pour les chrétiens, Dieu est unique : il se manifeste en trois personnes : le Père, Jésus et l’esprit saint ; jésus a été crucifié et a été ressuscité le 3ème jour ; le seul et unique commandement est : « tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; le christianisme est donc une « religion de foi »,
  • Pour les musulmans, Dieu est unique ; Jésus a été un grand prophète ainsi que Mahomet ; le musulman doit obéir aux prescriptions du Coran ; l’Islam est donc une « religion de loi ».

Le Coran n’est pas uniquement le résultat de la dictée d’Allah, mais a été complété par des hommes qui ont voulu ajouter à un texte spirituel, des sourates qui relèvent plus de prescriptions juridiques que de religion.

7 – Le chemin d’une convergence ?

L’Islam est une belle et vraie religion pleine de valeurs, notamment si l’on considère les sourates mecquoises ; alors que les sourates médinoises doivent être regardées avec suspicion.

Imaginons qu’un mouvement Islamique accepte de considérer que les sourates médinoises ne sont peut-être pas d’origine.

Imaginons que, comme le pensent beaucoup de musulmans, ledit mouvement islamique confirme que les religions monothéistes se doivent de pacifier les relations entre les hommes ; que « tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même » est effectivement un très beau commandement.

Alors le chemin vers une cohabitation paisible serait tracé.

Prions pour cela.